Explique si tu peux mon trouble et mon effroi
Je frissonne de peur quand tu me dis "mon ange"
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi
Ne me regarde pas ainsi toi ma pensée
Toi que j'aime a jamais, ma s½ur d'élection
Quand même tu serais une embuche dressée
Et le commencement de ma perdition...
Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulu le premier dans sa stupidité
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté
Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour
On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maitre
Mais l'enfant épanchant une immense douleur
Cria soudain : "je sens s'élargir tout mon être, un abime béant,
Cet abime est mon c½ur brulant comme un volcan profond, comme le vide"
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraichira la soif de l'Eumenide qui,
La torche a la main le brule jusqu'au sang.
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde
Et que la lassitude amène le repos
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde
Et trouver sur ton sein la fraicheur des tombeaux
Hyppolyte, Cher c½ur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacré de tes premières roses
Au souffle violent qui pourrait les flétrir
Hyppolyte, ô ma s½ur tourne donc ton visage
Toi mon âme et mon c½ur, mon tout et ma moitié
Tourne vers moi tes yeux plein d'azur et d'étoiles
Pour un de ces regards charmant, baume divin
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles
Et je t'endormirai
Dans un rêve sans fin... "
Charles Baudelaire


